|
Des Balssàs
de Boudou au Balzac d’Honoré
L’histoire singulière que nous
vous proposons de raconter à partir de deux grands écrivains,
Jean Boudou et Honoré de Balzac, que tout semble séparer, la
langue, la culture, mais qui ont un dénominateur commun, leur
origine familiale par la mère de Boudou qui est née Balssa,
tient son origine dans ce que nous appellerions aujourd’hui
l’exil ou l’exode, tragédie quotidienne des peuples bannis de
leur terre, et qui parle aussi peut-être de celle de l’humanité
qu’ils ont voulu, chacun à leur manière, faire apparaître dans
leurs œuvres.
Remonter aux sources, décrire
jusqu’au moindre détails les liens de parenté, les lieux et
patronymes, tels sont entre autres les grands thèmes de leur
recherche littéraire.
Chez Boudou, les contes dels
Balssàs, cette saga familiale, commencent par la guerre qui
massacre et détruit tout et fait s’enfuir les ancêtres de ces
deux auteurs, ainsi que toute une cohorte de pauvres gens, sur
le chemin terrible de l’exode, vers un autre pays, inconnu,
sauvage et dépeuplé, la vallée du Viaur dans l’Aveyron.
Là-bas cette souche familiale
sera mythifiée par Boudou comme l’origine de l’humanité partant
d’un paradis, de l’Eden, pour se retrouver sur une terre où les
fratricides, les conflits religieux, la peste, les crimes, les
reniements seront leur sort, leur enfer. Cette vallée
symbolisera ainsi pour lui ce lieu de la condition humaine
tragique où le mot « Amor » n’existe pas, et qui reste toujours
le lot actuel de ce qu’appelle Boudou « Les damnés de la
terre ». Car Boudou a choisi son camp, celui des misérables, et
également sa langue, l’occitan, un outil à son service
dira-t-il, une langue qu’il croit être condamnée comme lui et
qui va inéluctablement vers sa mort, écrasée entre son passé
splendide et les luttes vaines contre les oppressions, sans
futur et que les siens renient. Il s’en servira pour se tenir
droit, en vie, pour éviter de se tuer ou de sombrer dans la
folie, et chercher sa liberté, sa Talvera, sa Lisière, sur les
marges de la société, ses frontières, ses limites.
Mais n’en est-il pas aussi ainsi
de son ancêtre, l’Onorat, Honoré de Balzac, qui semble ne rien
savoir de son passé familial, dont son père avait francisé le
nom de Balssà en Balzac pour cacher son origine et ses secrets,
mais pour lequel peut-être « la civilisation et ses Lumières ne
semblent être que la fragile pellicule sous laquelle gronde et
perce la lave sauvage et sublime de la nature humaine sortie de
ses gonds et revenue à son état de violence primitive », comme
disait Rousseau.
Voici donc l’histoire de cette
malédiction ou comédie humaine des Balssàs, en commençant par :
L'implantation
des Balssa dans la vallée du Viaur
La vallée du Viaur a vécu durant un siècle, de
1348 à 1450 environ, toute une série d'épreuves : épidémie de
peste noire, guerre entre les bandes armées au service du roi
de France et celles agissant pour le compte du roi d'Angleterre
après le traité de Brétigny, dévastations commises par les
Grandes Compagnies. Toutes ces épreuves ont entraîné la
disparition d'une grande partie de la population, ce qui
nécessita un repeuplement partiel de la vallée à partir
d'immigrants venus d'autres régions. Une étude des patronymes de
ces immigrants montre qu'un grand nombre provenait du nord du
Rouergue, de l'Auvergne et du Gévaudan voisin.
Ecoutons le récit que fait Jean
Boudou de cette exode vers ces terres nouvelles :
/…/ Lo vilatge cremava (Le
village brûlait). De soldats cridavan per las carrièras en
brandissant d’espalhons alucats (Des soldats criaient dans les
rues en brandissant des torches de pailles allumées). Devián
èsser los enemics ! qual sap ?...(Ce devait être les ennemis !
Qui sait ?…) En temps de guèrra tot se mescla e los soldats son
totes de soldats (En temps de guerre tout se mêle et les soldats
sont tous des soldats).
Balssà lo vièlh prompe jongeguèt
las doas vacas guinetas, las atelèt al carrí nòu. La Balssana
pausèt sul carri un paquet de pelhas, un tròc de pòrc salat,
qualques topinas de grais. Sonèt Balssanon, lo seu dròlle, e
barringa–barranga, tota la familha partiguèt dins la nuèch, sus
la nèu(Le vieux Balssa lia rapidement les deux vaches rousses,
les attela au nouveau chariot. Sa femme posa sur le chariot un
paquet d’oripeaux, un morceau de porc salé, quelques toupines de
graisse. Elle appela le petit Balssa, son garçon, et cahin-caha,
toute la famille parti dans la nuit, sous la neige)/…/
A l’origine du
nom Balssa
Le nom de famille Balsa ou Balssa
qui est le vrai nom d'Honoré dérive de l'adjectif occitan "
balsan " issu du latin " balteanus " qualifiant un cheval ayant
des taches blanches sur ses jambes. Appliqué à un être humain,
c'est devenu un sobriquet désignant un individu tacheté. La
forme française équivalente était " beaucent ". Elle a inspiré à
Honoré de Balzac le nom de Beauséant, une des grandes familles
de La Comédie humaine. En dehors de la branche des Balssa du
Pont-de-Cirou établie à Rodez vers 1610 et qui prit le nom de
Balsac, d'autres Balssa de branches restées à la terre sont
également appelés parfois Balsac ou Balzac. Bernard-François
Balssa, devenu à Paris de son propre chef Balsac puis Balzac
entre 1773 et 1783, n'était donc pas le premier Balssa à
procéder à ce changement de nom même s'il est vrai que ce
changement d'identité accompagnait généralement une promotion
sociale et correspondait aussi à une francisation d'un nom de
famille aux consonances trop occitanes. Le faible nombre de
familles existant avant 1500 permet de leur attribuer une
origine unique, l'ancêtre commun s'étant sans doute établi dans
la première moitié du XVe siècle. Celui-ci eut en lignée
masculine une très nombreuse postérité puisqu'à la veille de la
Révolution le nombre de familles Balssa, Balsa, Balza, Balsac ou
Balzac dans la vallée du Viaur dépassait largement la
cinquantaine. Ces familles appartenaient à tous les milieux
sociaux, du Balssa brassier illettré se louant à la journée pour
subsister jusqu'aux Balzac de Firmy possesseurs de plusieurs
châteaux en Rouergue.
/…/D’aquel temps, de Balssàs n’i aviá pertot, de
cada part de Viaur (En ce temps là, des Balssas il y en avait
partout, de chaque côté du Viaur). De Monestièr a Sant Andrieu,
dempuèi la Salvetat en Roergues entrò al
Segur-Suèch dins Albigès Aital ne mancava pas de parentalhas
pels maridatges o per las messas dels mòrts (Ainsi il ne
manquait pas de cousinages pour les mariages ou les messes des
morts). « Cada Balssana un mainatge per an » coma se disiá
(Chaque femme Balssa un enfant par an, comme on disait). Aquò ne
fasiá de Balssanons que se butavan un l’autre per créisser pus
lèu (Cela en faisait beaucoup de petits Balssas qui se mettaient
ensemble pour croître plus vite). Puèi eissamavan, quand los
ostals èran tròp plens (puis ils s’essaimaient quand les
maisons étaient trop pleines)./…/
Bernard-François
Balssa, le père d’Honoré
C'est le 22 juillet 1746 que
naquit Bernard-François Balssa. Celui-ci avait dans son
ascendance de nombreuses familles établies depuis un temps
immémorial dans la vallée du Viaur. La langue usuelle chez les
Balssa comme dans toute la communauté de Montirat et les
communautés voisines était au XVIIIe siècle l'occitan et non le
français. Le curé prêchait en " patois " le dimanche à l'église;
aussi bien le juge de Lagarde-Viaur que les notaires utilisaient
cette langue dans leur fonction, même si leurs actes étaient
ensuite rédigés en français. Honoré de Balzac ne viendra jamais
visiter la terre de ses ancêtres. Cependant des événements
relatifs à la vie de son père en Languedoc ou le nom de
certaines de ses relations méridionales seront utilisés comme
matériaux dans son oeuvre, mais toujours soigneusement
dissimulés. Une méthode de camouflage utilisée par l'écrivain
sera la transformation de noms albigeois ou rouergats en noms
auvergnats. C'est ainsi que Candour, nom d'une famille de juges
de Lagarde-Viaur est devenu Chandour; Campagnac, nom des cousins
de Flauzins a été transformé en Champagnac !
/…/ Lo temps passèt a la Nogairiá
coma passa pertot, amb de rebaladís e de misèrias.(Le temps
passait à la Nougayrié comme il passe partout, avec des tracas
et des misères) Venguèt lo jorn que deviá nàisser un pichòt
enfant. Una vesina anèt prompte sonar la Cotilhana vièlha.(Vint
le jour où devait naître un petit enfant. Une voisine alla
appeler vite la vieille Coutille).Se contava qu’èra masca. Aquò
n’anèt lèu-fach. Dins d’abòrd s’ausiguèt cridar l’enfantet : èra
un masclon. (On disait qu’elle était sorcière. Cela se passa
vite et bien fait. On entendit d’abord crier l’enfant : c’était
un mâle.)La Cotilhana li dubriguèt la manòta entreserrada (La
Coutille lui ouvrit la petite main serrée):« Es marcat del
signe, marmonèt la vièlha bruèissa entremièg las dents. Aquel
enfantet es marcat per èstre ric, poderós, onorat e aimat. (Il
est marqué du signe. Marmona la vieile sorcière entre ses dents.
Cet enfant est marqué pour être riche, puissant, honoré et aimé
)Ara ieu vos aconselharai quand serà bèl de lo manténer aicí que
demòre paure, mespresat, descogenut.(Alors moi je vous
conseillerais quand il sera grand de le garder ici pour qu’il
reste pauvre, méprisé, inconnu)Es lo primièr ram de la soca. Se
daissatz tròp butar lo primièr ram, se lo magensatz pas, chucarà
per el tota la bona saba e la soca s’aflaquirà fins a ne secar.
Mai el s’enauçarà, d’ont mai vautres rebalaretz(C’est le premier
rameau de la souche. Si vous laissez trop pousser le premier
rameau, si vous ne le taillez pas, il tétera pour lui seul toute
la bonne sève et la souche s’affaiblira jusqu’à en sécher. Plus
il s’élèvera, d’autant plus vous vous traînerez)»/…/
L'emprisonnement
de Bernard-François à Lagarde-Viaur
Dans les cours de catéchisme que
suivit le jeune Bernard-François, l'abbé Charles-Alexis Vialar
remarqua la vive et précoce intelligence de l'enfant. Il le fit
rentrer comme petit clerc chez le notaire Me Albar qui apprit au
jeune garçon à lire et à écrire et qui lui inculqua les
rudiments des langues latine et française, aussi étrangères
l'une que l'autre à son environnement familial. Mais quelles
furent les circonstances qui amenèrent peu après
Bernard-François Balssa à quitter définitivement Canezac? Au
Vernhet dans la paroisse de Canezac, vivait une famille de
charpentiers, les Mouychoux. Les parents, étaient décédés
respectivement en 1761 et 1762 laissant plusieurs enfants dont
une fille Marianne, née en 1743. Bernard-François Balssa noua
des relations amoureuses suivies avec cette Marianne Mouychoux,
de trois ans son aînée. Elle devint enceinte et demanda le
mariage. Bernard-François refusa obstinément. Suite à une prise
de corps demandée contre lui par la jeune fille séduite, il fut
alors emprisonné au château de Lagarde-Viaur. Il en fut libéré
suite à un accord amiable conclu entre son père et Marianne
Mouychoux et c'est alors qu'il quitta Canezac pour une vie
nouvelle sans doute dès fin février 1766.
/…/ Bernadon, el, cridava lo
confiteor en entièr d’una votz clara e, quand tustava lo mea
culpa, òm auriá dich que portava dins lo seu còr totes los
pecats del mond.(Le petit Bernard, lui, criait le confiteor en
entier d’une voix claire et, quand retentissait le mea culpa, on
aurait dit qu’il portait dans son corps tous les péchés du
monde.)Monsen lo rector se pensava « A bon cap aquel païsanòt.
Li me cal far un bocin d’escòla, puèi lo mandarem al seminari
d’Albi : ne farem un rector coma ieu » (Monsieur le curé se
disait «Il a une bonne tête ce petit paysan. Il me faut lui
faire un peu l’école, puis nous l’enverrons au séminaire
d’Albi : nous en ferons un curé comme moi )E Bernadon, dos o
tres còps per setmana, anèt a la caminada. Lo rector li ensenhèt
a legir, a escriure, a comptar qualque brigat e subretot a
comprene lo latin(Et le petit Bernard, deux ou trois fois par
semaine, prit le chemin. Le curé lui enseigna à lire, à écrire,
à compter quelques peu et surtout à comprendre le latin)/…/
La carrière de
Bernard-François Balzac
On retrouve Bernard-Franois en
1771 à Paris; sa vive intelligence et les services qu'il rend
lui permettent de nouer des relations. C'est à la Chambre du
domaine qu'on le trouve employé en 1773. Trois ans plus tard, il
entre comme secrétaire au Conseil du roi jusqu'en 1794. Mais la
Révolution en 1789 va transformer sa carrière. Bernard-François
entre en 1792 dans l'administration des subsistances militaires;
trois ans plus tard il est nommé directeur des vivres de la
22ème région militaire à Tours . En 1797, à 51 ans, il épouse la
fille d'un de ses anciens collègues de l'administration des
vivres : Laure Sallambier, parisienne âgée de 18 ans. Le 20 mai
1798 naît le premier enfant du couple qui mourra à un mois;
Honoré, né le 20 mai 1799, sera l'aîné des quatre enfants
survivants. Revenu à Paris en 1814 et mis à la retraite en 1819,
Bernard-François Balzac mourra à Paris en 1829, l'année où son
fils Honoré signera pour la première fois sous son vrai nom le
premier roman de La Comédie Humaine : Les Chouans.
/…/ Fugiguèt los nòstres
travèrses, Bernadon (Il s’enfuie notre petit Bernard); fugiguèt
lo seu ostal(Il fuit sa maison). Abandonèt Albi tanben per anar
entrò Paris(Il abandona aussi Albi pour aller à Paris). En
amont, sabi pas consí las causas virèron, mas Bernadon foguèt
del conselh del rei(Là-haut, je ne sais pas comment les choses
allèrent, mais il fut conseiller du roi). Lo païsanòt de la
Nogariá reneguèt fins al seu nom. Lo caliá sonar Monsen de
Balzac (Le petit paysan de la Nougayrié renia jusqu’à son propre
nom. Il fallait l’appeler Monsieur de Balzac)./…/
L'affaire Balssa
La description du Midi dans La
Comédie humaine est fragmentaire et exclut d'une manière quasi
absolue l'Albigeois, le Toulousain, le Rouergue et le Quercy,
c'est-à-dire les régions d'origine du père de Balzac et de ses
principaux amis et protecteurs : ceci bien sûr en raison du
drame de l'affaire Balssa dont jamais la cicatrice ne devait se
refermer dans le coeur de l'écrivain qui prétendra se rattacher
à la noble famille auvergnate des Balzac d'Entragues. Le 6
juillet 1818, vers neuf heures du matin, une jeune fille de la
Calquière, hameau situé au bord du Viaur dans la commune de
Mirandol, venait comme chaque jour puiser de l'eau à la fontaine
de Frexaïres, située dans ce lieu isolé. Quelle ne fut pas sa
surprise d'y découvrir un corps tuméfié qu'elle reconnut être
celui de Cécile Soulié, une jeune femme native de la Calquière,
qui se louait depuis quelques années comme servante dans les
fermes environnantes et qui était enceinte. Prévenu par le père
de la victime, le juge de paix de Pampelonne se rendit presque
aussitôt sur les lieux et le chirurgien dont il se fit
accompagner conclut à une mort criminelle par strangulation.
Certains des témoignages recueillis par le juge lors de son
enquête compromirent Louis Balssa, le plus jeune frère de
Bernard-François, demeuré au hameau natal de la Nougayrié. Le
procès-verbal du juge, qui était un oncle de Jean Albar, sans
doute le vrai coupable, convainquit le procureur du roi près le
tribunal d'Albi de décerner un mandat de dépôt contre Louis
Balssa. Son procès devant les assises du Tarn fut très rapide et
ne déborda pas de la journée du 14 juin 1819 . La question à
laquelle les jurés eurent à répondre à l'issue de cette journée
était simple :" Louis Balza est-il coupable d'avoir, avec
préméditation, commis un meurtre sur la personne de Cécile
Soulié ?" Les jurés y répondirent affirmativement mais à la
simple majorité. Louis Balssa fut exécuté le 16 août 1819 sur la
place du Manège à Albi. Il est presque certain qu'il était
innocent, le vrai coupable étant Jean Albar, petit-fils du
notaire dont Bernard-François avait été le clerc.
/…/ Venguèron los gendarmas.
Enquestavan pels ostals.(Les gendarmes vinrent. Ils enquêtèrent
dans les maisons)Mas Joan Albar deçà delà fasiá lusir d’argent.
Lo mond se calèron.(Mais Jean Albar par-ci par-là faisait
briller l’argent. Les gens se taissèrent)
E foguèt Loïs de Balssà que los
gendarmas prenguèron. Lo clavèron dins la prison d’Albi.
(Et se fût Louis de Balssa que
les gendarmes amenèrent. Ils l’enfermèrent dans la prison
d’Albi) Lo tribunal lo condamnèt a mòrt. Sus la plaça del
Manège, en 1819, redolèt lo cap del prince de la Nogairiá.(Le
tribunal le condamna à mort. Sur la place du manège, en 1819,
roula la tête du prince de la Nougayrié) Aquel jorn, en amont, a
Paris, Bernat-Francés de Balssà, Monsen de Balzac, demandava a
son flh : « Onorat, ara que tenes los vint an, quin mestièr vòls
prene ? »- « Paire, vòli èsser escrivan »(Ce jour là, en haut, à
Paris, Bernard-François de Balssa, Monsieur de Balzac, demandait
à son fil « Honoré, maintenant que tu as vingt ans, quel métier
veux-tu faire ? » « Père, je veux devenir écrivain »)/…/
Les deux faces
d’une même pièce
« Toutes les âmes des ancêtres d’Honoré se sont
réincarnées dans les milliers de personnages de la Comédie
Humaine qui chacun brûle sa fièvre dans un monde infernal ».
Telle est en substance ce que dit Boudou à la fin de son récit,
comme si un lien, un fil mystérieux reliait pour toujours Balzac
à son origine. Cette origine commune qui a donné deux destins
différents, en apparence opposés, d’un coté dans la Comédie
Humaine à travers la quête d’Honoré à représenter et à créer une
société et une humanité, et de l’autre chez Boudou de
reconstituer et restituer cette humanité, cette société, l’une
étant entièrement imaginaire, et l’autre exclusivement locale,
n’a-t-elle pas engendré la même œuvre, celle d’essayer de percer
le mystère de l’humanité en l’écrivant. Car ce travail énorme de
recherche de la part de Balzac ou bien de Boudou, soit de façon
générale ou bien locale, raconte la même histoire qui traverse
leur vie, leurs œuvres, et que ce soit à Paris ou bien dans la
vallée du Viaur, l’Humanité se dit et se vit partout, ceci
indépendamment des lieux, des cultures, des langues, à l’opposé
d’échelles de valeurs qui sont souvent imposées par les cultures
dominantes vis-à-vis de celles dites minoritaires.
Bien que ce mystère transpire si
peu dans l’œuvre d’Honoré, il a donc toutefois été l’origine de
son destin, comme les exodes, les migrations de sa longue
parenté, de région en région, de village en village. Ceci reste
le lot de plus en plus actuel de femmes et d’hommes, d’un pays à
l’autre et de continent en continent, et qui doivent, malgré ces
ruptures, garder ce fil fragile qui nous relie tous et qui doit
être préservé, au-delà des rives de nos migrations, en équilibre
toujours fragile entre particularisme et intégration, car nous
racontons tous l’histoire humaine.
A ce fil nous pouvons néanmoins
essayer d’y accrocher un mot : la convivencia, introduit
en 2004 en français sous le terme convivance, hérité de la
civilisation occitano-arabo-andalouse
et qui reliait les interactions
entre musulmans, juifs et chrétiens à l’époque médiévale. Ce
terme pourrait être le concept du temps présent et à venir et se
définir comme un art de vivre ensemble dans le respect des
différences, en termes d’égalité. Il impliquerait dès lors
l’établissement d’équilibre subtils entre l’individu et la ou
les communautés de son choix, entre l’universel et le local,
l’enracinement et le nomadisme, le proche et le lointain,
l’autonomie et l’interdépendance, l’intégration et
l’assimilation librement consentie, la croyance et l’incroyance,
la laïcité et la spiritualité. C’est à un nouveau jardin des
savoirs auquel nous sommes conviés
Nous espérons que ce petit récit
occitano-français vous aura également donné envie de visiter ce
très beau pays de la vallée du Viaur, entre le Rouergue et
l’Albigeois, où vous pourrez vous replonger dans cette histoire
sur les lieux même où elle s’est déroulée.
Et si vous rencontrez une
personne, sans lui demander son nom, dites-lui « Adieusiatz » et
parlez-lui d’Honoré et de Jean. Il en sera très fier. Ce sera un
Balssa !
Au-delà des rives- Alem Surre-Garcia
|
Jean
Boudou (Crespin, Aveyron, 11 décembre 1920 – Arbatache,
Algérie, 24 février 1975) |
-
Contes del meu osta, 1951
-
Les Contes dels Balssàs, 1953
-
La Grava sul camin, 1956
-
L’Evangèli de Bertomieu, 1956
-
La Santa Estèla del centenari, 1960
-
Lo Libre dels Grands Jorns, 1964
-
Lo Libre de Catòia, 1966
-
Res non val l’electro-chòc, 1970
-
La Quimèra, 1974
-
L’Anèl d’aur, 1975
-
Sus la mar de las galèras, 1975
-
Contes del Drac, 1975
-
Las Domaiselas, 1976
-
L’òme que èri ieu, 1976
|
 |
|
Honoré de Balzac, (Tours
20 mai
1799-
Paris
18 août
1850) |
|
|
-
Les Chouans,
1829
-
Sarrasine, Novembre
1830
-
La Peau de chagrin,
1831
-
Le Médecin de campagne,
1833
-
Eugénie Grandet,
1833
-
La Duchesse de Langeais,
1834
-
Le Père Goriot,
1834
-
Le Colonel Chabert,
1835
-
Le Lys dans la vallée,
1836
-
la Messe de l'athée,
1836
-
César Birotteau,
1837
-
Illusions perdues,
1843
-
La Rabouilleuse,
1842
-
La Cousine Bette,
1846
-
Le Cousin Pons,
1847
-
Splendeurs et misères
des courtisanes,
1847
|
Début
d'Eugénie Grandet :
Il se trouve dans certaines
provinces des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à
celle que provoquent les cloîtres les plus sombres, les landes
les plus ternes ou les ruines les plus tristes. Peut-être y
a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du cloître et
l'aridité des landes et les ossements des ruines. La vie et le
mouvement y sont si tranquilles qu'un étranger les croirait
inhabitées, s'il ne rencontrait tout à coup le regard pâle et
froid d'une personne immobile dont la figure à demi monastique
dépasse l'appui de la croisée, au bruit d'un pas inconnu. Ces
principes de mélancolie existent dans la physionomie d'un logis
situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mène au château,
par le haut de la ville. Cette rue, maintenant peu fréquentée,
chaude en été, froide en hiver, obscure en quelques endroits,
est remarquable par la sonorité de son petit pavé caillouteux,
toujours propre et sec, par l'étroitesse de sa voie tortueuse,
par la paix de ses maisons qui appartiennent à la vieille ville,
et que dominent les remparts. Des habitations trois fois
séculaires y sont encore solides quoique construites en bois, et
leurs divers aspects contribuent à l'originalité qui recommande
cette partie de Saumur à l'attention des antiquaires et des
artistes. Il est difficile de passer devant ces maisons, sans
admirer les énormes madriers dont les bouts sont taillés en
figures bizarres et qui couronnent d'un bas-relief noir le
rez-de-chaussée de la plupart d'entre elles. Ici, des pièces de
bois transversales sont couvertes en ardoises et dessinent des
lignes bleues sur les frêles murailles d'un logis terminé par un
toit en colombage que les ans ont fait plier, dont les bardeaux
pourris ont été tordus par l'action alternative de la pluie et
du soleil. Là se présentent des appuis de fenêtre usés, noircis,
dont les délicates sculptures se voient à peine, et qui semblent
trop légers pour le pot d'argile brune d'où s'élancent les
oeillets ou les rosiers d'une pauvre ouvrière. Plus loin, c'est
des portes garnies de clous énormes où le génie de nos ancêtres
a tracé des hiéroglyphes domestiques dont le sens ne se
retrouvera jamais. Tantôt un protestant y a signé sa foi, tantôt
un ligueur y a maudit Henri IV. Quelque bourgeois y a gravé les
insignes de sa noblesse de cloches, la gloire de son échevinage
oublié. L'Histoire de France est là tout entière.
|
LA TALVERA |
|
Es sus la talvèra
qu'es la libertat,
La mòrt que t'espèra
garda la vertat.
Cal segre l'orièra,
lo cròs del valat,
Grana la misèria
quand florís lo blat.
Es sus la talvèra
qu'es la libertat
Per passar l'encisa
te revires pas
D'autan o de bisa
pren lo vent sul nas,
Una peira lisa, l'avenc
es al ras.
Ont la sèrp anisa se
fondrá lo glaç.
Per passar l'encisa
te revires pas;
Estelas sens luna ne
veirem la fin
Ne perdrem pas una,
cercam lo camin.
Lo cel tot s'engruna
del ser al matin,
La bèstia feruna
pudís lo canin
Estelas sens luna ne
veirem la fin.
Fraire contra fraire
tiram lo cotèl
Enfant de ta maire
que val la tia pèl?
La mia val pas gaire:
un espet de fèl.
Quin aucèl becaire
nos picarà l'uèlh?
Fraire contra fraire
tiram lo cotèl.
Es sus la talvèra
qu'es la libertat.
D'orièra en orièra
pòrta la vertat.
La vida t'espèra de
cròs en valat:
Bolis la misèria
quand grana lo blat.
Es sus la talvèra
qu'es la libertat |
C’est sur la lisière
qu’est la liberté
La mort qui t’attend
garde la vérité
Tu dois longer
l’orée, le creux du fossé
Grène la misère quand
fleurit le blé
C’est sur la lisière
qu’est la liberté
Pour passer le
défilé, ne te retourne pas
D’autant ou de bise,
le vent te cinglera
La roche glisse,
l’abîme est là
Où niche le serpent,
la glace fondra
Pour passer le
défilé, ne te retourne pas
Etoiles sans lune
nous verrons leur fin
N’en perdons aucune,
cherchons le chemin
Le grand ciel
s’égrène du soir au matin
La bête sauvage pue
comme chien
Etoiles sans lune
nous verrons leur fin
Frère contre frère
nous levons le couteau
Enfant de ta mère que
vaut donc ta peau ?
La mienne ne vaut
guère : éclat de fiel et d’eau
Qui crèvera notre
œil ? Quel oiseau ?
Frère contre frère
nous levons le couteau
C’est sur la lisière
qu’est la liberté
D’orée en orée
résonne la vérité
La vie d’attend de
creux en fossé
Bouillonne la misère
quand grène le blé
C’est sur la lisière
qu’est la liberté |
Sources
: Toutes les sources concernant le récit chronologique sont
fournies dans le livre : " La vie prodigieuse de
Bernard-Franois Balssa. Aux sources historiques de La Comédie
humaine ", Jean-Louis Déga, Editions Subervie, Rodez, 1998.
Site internet :
http://perso.wanadoo.fr/viaur.vivant/VIAUR
Contes dels Balssàs, Joan Bodon, IEO Edicions
Contes des Balssas, Jean Boudou, Editions
du Rouergue
|